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Interview exclusive- Jean-Baptiste, 22 ans, premier veilleur debout

Publié le 10 juillet 2013 par Louis Marie

Etudiant en finance de 22 ans, il a décidé le 24 juin de devenir veilleur debout, immobile sur la place Vendôme, pour exprimer son engagement. Entretien.

Ce jour-là, il est assis. En tailleur, sur un muret, un peu à l’écart de la petite foule qui piétine fébrilement devant les grilles du Palais de Justice. Nous sommes le 9 juillet 2013 et l’audience de Nicolas Bernard-Buss, jugé en appel suite à son interpellation et son incarcération très controversées, vient de se terminer. Plutôt grand, il arbore une chevelure blonde en bataille et ne paie pas de mine, en tee-shirt de son âge, short et chaussures en toile. Il est seul, comme le jour où il a décidé de venir veiller debout devant le ministère de la Justice, place Vendôme, pour protester contre la répression policière qui a notamment frappé Nicolas, et exprimer son opposition à la loi Taubira. Immédiatement, des dizaines de personnes lui ont emboîté le pas, d’abord place Vendôme, puis devant le Palais de Justice de Paris, puis un peu partout en France… et le mouvement, qui a surpris la presse comme les politiques, ne semble pas s’arrêter après la libération de Nicolas. C’est une jeune militante de la Manif Pour Tous qui nous a montré du doigt Jean-Baptiste, dont elle ne connaissait même pas le nom: « C’est le premier veilleur debout, là-bas. » Ni une, ni deux, « Le Réel » lui a demandé s’il nous accorderait une interview, et il a accepté très simplement.

veilleur debout

Le Réel: Jean-Baptiste, quand as-tu eu l’idée de veiller debout ?

Jean-Baptiste: Après le premier jugement de Nicolas, le 24 juin. Une semaine avant j’avais vu un article du « Figaro » qui parlait d’un homme, place Taksim en Turquie. J’avais trouvé que c’était une bonne idée. Je n’en ai parlé à personne. J’ai mûri l’idée pendant quelques jours. J’étais en vacances, j’avais le temps de prendre cinq heures, donc j’ai décidé d’y aller, tout simplement. Avec l’idée, aussi, que dès qu’on formait un attroupement les flics nous dégageaient. Là, au bout d’un quart d’heure, les policiers en faction devant le ministère avaient dû appeler, donc j’ai eu deux policiers « normaux » et deux policiers en civil d’une section spéciale de la police de la voie publique qui sont venus me poser des questions… Je leur ai dit : Je suis tout seul, je ne crie pas de slogans et je n’ai pas de revendications affichées, j’attends ce que vous allez me sortir pour me déloger, sachant que je pense que cette fois-ci je suis dans la loi. Contrôle d’identité, ils ont fait les vérifications, ils ont attendu les ordres et au bout d’un quart d’heure, vingt minutes, ils m’ont dit qu’ils n’avaient aucun ordre, qu’ils ne pouvaient pas m’empêcher d’être là. Les deux flics en civil m’ont surveillé pendant quatre heures. Ils étaient derrière moi et venaient régulièrement me voir en me disant : Bon, c’est bientôt fini votre histoire ? On a envie de partir. Ils s’amusaient, ils sont allés chercher mon CV sur Internet… Je suis arrivé à 15h, j’avais uniquement ma carte d’identité, et je suis reparti à 20h. Je suis resté tout seul, debout, immobile, de 15h à 20h.

Tu avais déjà créé le compte Twitter du « veilleur debout » ?

Je n’avais pas le compte Twitter. Le seul ami que j’avais prévenu est venu prendre une photo. J’ai essayé de la mettre sur Twitter mais je n’y arrivais même pas avec mon téléphone. Donc j’ai demandé à un ami plus à l’aise sur Twitter de le faire. Il l’a mise en ligne et il a tweeté, puis quelqu’un a retweeté en demandant une relève, et c’est parti de là. Moi je suis parti à 20h, il n’y avait pas de relève, mais j’ai appris le soir en rentrant chez moi qu’à 23h il y avait des gens qui étaient là. Et le lendemain matin, à 7h, 8h, 9h, il y avait des gens qui y avaient passé la nuit. Et depuis deux semaines, il y a des gens qui se relaient…

Qu’est-ce qui t’a inspiré dans le modèle initial turc ?

Il me semble que le président turc avait dit : Ils ne troublent pas l’ordre public, donc en toute légalité je ne peux pas leur demander de partir.

Pourquoi être allé veiller place Vendôme ?

Je suis allé devant le ministère de la Justice parce que je voulais montrer à des personnes qui ont le pouvoir en France, des personnes qui gouvernent, ce qui pouvait se passer dans la rue. C’est pour ça que j’avais un écriteau « veilleurs », pour qu’ils arrêtent de faire exprès d’ignorer qu’il y avait des gens qui descendaient dans la rue pour ce qui se passait aujourd’hui : la répression policière qui est née suite à la mouvance de la Manif pour Tous.

Donc tu étais déjà attaché au mouvement des veilleurs ?

J’étais régulièrement aux veillées et j’aimais beaucoup leur attachement à la culture, au sens des mots… Mais j’en avais parlé à pas mal de potes, qui me disaient : C’est bien les veillées, mais personne n’en parle, personne n’est au courant… Alors je leur ai expliqué que ce qui était important dans les veillées, c’était le fond, que les gens venaient là aussi pour se cultiver et pour se renforcer, du fait d’être ensemble. Je comprenais tout à fait cette idée, mais beaucoup d’amis me disaient : ça ne bouge pas assez, personne n’en parle, c’est du temps pour rien. Donc je me suis dit que peut-être le fait d’être debout pouvait donner plus de visibilité.

Ce n’est pas du tout la même démarche, c’est un « jeu » qui consiste à défier les institutions, tout de même…

C’est aussi un jeu, mais il faut savoir être malin. On n’est pas des gros naïfs, et puis on est aussi des gens qui ne lâcheront jamais, quoi ! Ils ne savent pas ce que ça veut dire, « déterminé ». Taubira nous a demandé combien de temps on allait tenir… il faut lui montrer ce que ça veut dire, il faut mettre des actes derrière les mots qu’on prononce.

Tu penses que ton idée a eu un impact sur la libération de Nicolas aujourd’hui ?

Je pense que ça a eu un impact. Je ne sais pas du tout ce qui se passe à l’intérieur du Palais de Justice, mais je pense que ça a eu un impact, oui. Il y a une certaine force, aux « veilleurs debout », qui est que chacun peut y aller quand il veut, à sa guise. Et puis on prévient beaucoup les gens qui passent, on informe les touristes, on informe même les Français qui ne sont pas au courant et qui pensent que la Manif pour Tous c’est tous des mecs de l’extrême-droite qui vont casser des trucs… On leur montre qui on est vraiment, là, debout, place Vendôme ou devant le Palais de Justice. Et parfois ils changent de regard, quand ils nous voient. Nous, les jeunes, on ne cherche pas du tout la confrontation. Le fait d’être debout, comme ça, en silence, ça entraîne le dialogue aussi, ça entraîne des questions des gens. Ça permet de donner un regard peut-être un peu plus objectif sur les manifestants.

C’est en faisant parler de lui et de la répression policière que les veilleurs debout ont fini par avoir un impact ?

Je pense que ça a fait parler de la répression policière, parce que l’interpellation de Nicolas c’est quelque chose dont il est beaucoup plus facile de parler… beaucoup moins compliqué que d’essayer de débattre sur l’altérité entre l’homme et la femme. C’est un point accrocheur, très facile. Après, je ne me mets pas à la place des gens qui viennent veiller debout, mais personnellement je ne condamne pas seulement la répression policière, je défends aussi tout ce que Nicolas pouvait défendre. Pas forcément dans les détails, pas forcément dans la forme, mais dans l’idée de sa mobilisation, sur le fond.

Tu connais personnellement Nicolas ?

Je ne le connais pas du tout. Je ne l’ai jamais croisé.

Le début de ton engagement remonte à quand ?

J’ai été volontaire, à la manif du 13 janvier.

Tu étudies quoi ? Dans le privé ou dans le public ?

Je suis étudiant en finance. J’ai fait ma scolarité dans le privé avant le bac, et dans le public après.

La suite des veilleurs debout, tu vois ça comment ?

C’est à chacun de se décider. C’est un mouvement absolument individuel, personnel et spontané. Moi, personnellement, je continuerai. Je crois qu’il y avait aussi une injustice dans la loi Taubira. Après, ce serait plus facile si on avait une position à défendre plutôt que de rejeter. Je ne suis pas là pour rejeter absolument toute la loi Taubira, mais il y a quelque chose qui ne va pas. L’adoption plénière, la négation de l’altérité homme-femme… Le problème aujourd’hui c’est qu’on n’a pas de proposition, et que personne ne propose rien.

Du coup, tu imagines t’engager un jour en politique ?

Oui mais alors pas dans la politique que je connais aujourd’hui. Ça m’a l’air d’être juste une machine à gamins, où chacun se tire la bourre… Mais oui, le fait de voir tout ça, ça me donne des idées. J’ai envie de rassembler, de responsabiliser des gens. J’ai envie que chacun se pose des questions… On m’a dit: Quand les jeunes commencent à montrer la voie aux adultes, c’est qu’il y a un problème dans notre société.

En quoi les veilleurs debout montrent-ils la voie ?

Le gros avantage des veilleurs debout c’est qu’il y avait plein de gens qui, sur la forme, n’avaient pas la même mobilisation, mais qui se retrouvent sur la place Vendôme et devant les Palais de Justice. C’est vraiment une initiative qui permet de rassembler les gens, parce qu’on n’est pas dans la confrontation, à s’exprimer et à vouloir absolument imposer son idée. Mais justement on est dans le dialogue, et le fait de se tenir debout devant des institutions de Justice ou de gouvernement, j’ai l’impression que ça met tout le monde d’accord. Ça recentre le problème : oui, il y a un problème au niveau de ces instances, et tout le monde est d’accord là-dessus. Alors tout le monde n’est pas forcément d’accord sur la forme de contestation à adopter, mais au moins tout le monde est d’accord pour dire d’où vient le problème. On a même des témoignages de personnes qui viennent aux veilleurs debout et qui sont pour la loi Taubira, mais qui s’indignent de la répression policière. Ils expliquent que si on est dans un pays démocrate, la Justice doit être la même pour tout le monde.

Les veilleurs debout ont donc aussi été l’occasion d’échanger, de se rencontrer ?

Sur le compte Facebook, on a énormément de messages privés qui arrivent, énormément de témoignages personnels. Et moi quand je vais veiller, j’essaie d’y rester une heure ou deux, mais j’essaie aussi de parler avec des gens. Ils ne savent pas qui je suis, mais je leur demande en toute simplicité pourquoi ils sont là, ça me permet de me mettre un peu au courant de ce que font les gens ici…

Tu y es retourné tous les jours ?

Pas tous les jours, parce qu’il m’est arrivé de passer des journées entières à gérer les comptes Facebook et Twitter. J’ai fait ma première nuit blanche devant un PC à gérer le truc, parce qu’on a des messages tout le temps : minuit, 1h, 3h du matin, 6h du matin, on a des messages tout le temps ! Mais j’ai voulu être cohérent, j’ai aussi passé la nuit dehors, place Vendôme…

Tu as envie de rencontrer Nicolas un jour ?

Non, non. Lui il a fait son job, moi j’ai fait mon job. Voilà. Il faut que chacun soit à sa place. Moi je ne suis pas du tout un symbole, je suis comme tout le monde. C’est scandaleux, ce qui lui est arrivé, mais je fais attention à ce que les gens ne se dispersent pas, et ne se satisfassent pas d’un allègement de sa condamnation alors que, derrière, il y a toutes les choses pour lesquelles il se battait.

La Manif pour Tous et les veilleurs ont-ils essayé de te contacter ?

Tout le monde a essayé de me contacter, oui. Au début les veilleurs parisiens ont eu peur, parce qu’on a repris leur nom. Ils ne comprenaient pas, mais on s’est expliqué tout de suite, ils ont très bien compris. On a compris que chacun avait sa place, qu’on était différent mais qu’on se complétait.

Et maintenant, quels sont tes projets ?

Dans trois semaines je pars à Bombay pour cinq mois. Ensuite, je vais finir mes études. Et puis c’est clair que je ferai tout pour avoir un rôle, pour pouvoir diffuser un message d’ouverture et de détermination face aux lois avec lesquelles je ne suis pas d’accord. Tout ça nous permet, à moi et d’autres jeunes, de nous exprimer, de prendre des responsabilités, aujourd’hui c’est ce qu’il faut. Et toutes les responsabilités que je prends là, je ne les oublierai jamais.

Propos recueillis le 9 juillet 2013 devant le Palais de Justice de Paris par Louis Marie.

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1 Commentaires pour cet article

  1. antoine Says:

    Chapeau ! C’est tout !
    A 22 ans vous êtes un Grand Homme !

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